Lorsque la route épouse la vigne : voyager lentement, goûter autrement


Il est un art du déplacement qui va bien au-delà de la simple mobilité : celui qui fait du chemin une part du voyage, et qui n’oppose pas la destination à la traversée. En Bourgogne, ce pays de murets discrets, de coteaux secrets et de climats méticuleusement découpés, le vélo se glisse dans la trame des paysages aussi subtilement qu’un cépage ancien dans la cave d’un vigneron. Il permet cette proximité immédiate avec le sol, cette respiration ample et discrète à la fois, où la beauté rase les roues et s’invite dans chaque halte.

La Bourgogne, avec ses 29 000 hectares de vignes (source : Interprofession Vins de Bourgogne), ne se raconte vraiment qu’au rythme de ses distances courtes, tapissées de clos et de villages dont les noms résonnent comme des adresses : Meursault, Pommard, Vosne-Romanée, Givry, Pouilly-Fuissé. Sur un vélo, la lumière décroît et se relève, le mistral fait tourner les promesses de vendange, et chaque goutte de sueur permet de mieux sentir l’herbe rase ou le caillou. Mais encore faut-il connaître les chemins.


La Voie des Vignes : le grand classique d’une Bourgogne authentique


Certainement l’itinéraire le plus identifiable, la Voie des Vignes (également appelée Véloroute V50) s’étire sur près de 87 kilomètres, de Dijon à Santenay, prolongeant jusqu’à Nolay pour les motivés. C’est le fil d’Ariane des vins de Bourgogne, une traversée sensorielle de la Côte de Nuits à la Côte de Beaune, où le paysage se mue au fil des hectares, passant des pinots nerveux aux chardonnays ourlés.

  • Distance : Environ 87 km sur l’axe principal (de Dijon à Santenay)
  • Départ emblématique : Dijon, ancienne cité des ducs, le matin, avec l’humidité sur les pavés et le parfum du pain chaud
  • Points-clés :
    • Nuits-Saint-Georges : Pour un arrêt cave et marché de producteurs
    • Vosne-Romanée : Petites routes blanches entre des clos mythiques (La Romanée-Conti n’est pas ouverte à la visite mais on devine sa majesté)
    • Beaune : Pause obligatoire sous les toits vernissés de l’Hôtel-Dieu, puis dans l’un des bars à vin de la vieille ville (La Dilettante est une adresse à la sélection remarquablement juste)
    • Pommard, Meursault, Puligny-Montrachet : Suivre la douce pente et parler aux vignerons le long de la route
    • Santenay : Fin du parcours, village connu pour son vin léger et ses sources thermales

L’essentiel de la Voie des Vignes alterne voies vertes (ancien chemin de fer reconverti) et petites routes à faible circulation, jalonnée de panneaux explicatifs sur le patrimoine, la faune/flore et – ici, un luxe rare – l’histoire viticole du plus petit clos comme du grand domaine.


Côte Chalonnaise et Voie Verte : le prolongement secret


Au sud de Santenay, la piste se prolonge par la Voie Verte de Bourgogne du Sud, pionnière en France (ouverte dès 1997), qui serpente de Santenay à Chalon-sur-Saône puis Macon, le long du canal du Centre. Ici, les vignes se font plus espacées et les villages s’ouvrent sur un art de vivre méridional.

  • Distance : Santenay – Chalon-sur-Saône : 22 km, Chalon – Cluny : 44 km
  • Points-clés :
    • Givry : Capitale du "petit" rouge charmeur, souvent moins chers et plus ouverts à la dégustation spontanée (cf. BIVB)
    • Mercurey : Haut lieu du pinot noir de charme, réputé pour ses caves vigneronnes conviviales, parfois à l’arrière d’une simple maison
    • Buxy : Jolie coopérative, initiation à l’aligoté frais
    • Saint-Gengoux-le-National : Escale médiévale, ruelles fraîches, petits bistrots
    • Cluny : Pour finir en beauté, sur les traces de la grande abbaye

Cet itinéraire offre un tempo moins pressé : on longe le canal, croise hérons et pêcheurs, on traverse des tunnels ferroviaires à la fraîche. Les caves s’ouvrent sans rendez-vous, les pique-niques parmi les lucarnes de coteaux ont le goût d’une France miniature.


La Voie Bleue (Moselle-Saône)


Toujours plus au sud, c’est la Voie Bleue, une véloroute de plus de 700 km, qui longe la Saône et frôle la Bourgogne du sud. On la rejoint à Chalon-sur-Saône ou à Tournus, remontant vers Dijon ou descendant jusqu’aux portes du Beaujolais.

Étape Distance Caractéristique
Chalon-sur-Saône – Tournus 32 km Rives paisibles, passage dans les prairies alluviales, vignerons du Mâconnais à portée de main
Tournus – Mâcon 31 km Arrivée aux portes du Mâconnais et du Pouilly-Fuissé, où Chardonnay rime avec puissance et ampleur

C’est ici que la Bourgogne change de visage et de relief. Les premiers « monts » apparaissent, la pierre s’éclaire, la lumière prend la teinte du miel. Les dégustations ici prennent souvent place dans de vastes caves voûtées, aux fresques du XVIIIe. Parmi les noms à glaner sur la route : Viré-Clessé, Lugny, Fuissé.


Détours et émois : voyages hors pistes, conseils et anecdotes


Les itinéraires officiels dessinent déjà un canevas dense et gratifiant, mais il est parfois jubilatoire de s’égarer. Certain·e·s cyclistes-patineurs, travaillant la vigne de façon respectueuse, laissent leur tracteur pour une pause et offrent, à qui pose des questions, un verre du fût. Aux alentours de Pernand-Vergelesses, l’une des plus jolies balades en « balcons », le mont de Corton dessine à la plaine ses promesses de grands crus – souvent plus accessibles hors des routes principales.

Quelques conseils :

  • Périodes clés : Préférer mai-juin ou septembre-octobre (hors fortes affluences, climat tempéré, couleurs maximales des vignes)
  • Moments forts : Vendanges (attention : circulation réduite, mais ambiance unique), journées portes ouvertes (calendrier sur Route des vins de Bourgogne)
  • Équipements : Privilégier les vélos gravel ou VTC. Pensez à l’antivol : certains domaines proposent un parking dédié
  • Enfants : La Voie Verte et la Voie Bleue se prêtent bien à la balade familiale, avec peu de déclivité
  • Transport fluvial : Possibilité de croiser chemin de halage et vélo-rail, pour un combiné insolite sur la Saône ou le canal du Centre

Une anecdote relevée dans "La Vie du Rail" : le tunnel du Bois Clair, entre Cluny et Mâcon, est le plus long tunnel cyclable de France (1,6 km), une expérience fraîche et enveloppante, à tenter pendant les heures chaudes.


Bonnes adresses et haltes savoureuses


  • Domaine de la Vougeraie (Premeaux-Prissey) : Biodynamie exemplaire, cave ouverte certains samedis – réserver de préférence (domainedelavougeraie.com)
  • Maison Louis Jadot (Beaune) : Pour une dégustation classique des grands crus de la côte
  • Coopérative de Buxy : Large panel des blancs et rouges du sud, très accessible et sans chichis
  • Bar à vin « Le Bout du Monde » (Chalon-sur-Saône) : Sélection fine, ambiance locale, prix doux
  • Pique-nique chez un viticulteur : Certains domaines, comme le Domaine Diconne à Auxey-Duresses, acceptent (sur réservation) que l’on pique-nique dans les vignes après une visite

Éloge de la lenteur et invitation


Au fil du guidon, sous le couvert des murgers et entre les ceps, la Bourgogne se livre autrement. Les pistes cyclables, loin d’être un simple outil de mobilité douce, façonnent ici la relation charnelle à la vigne et structurent une mémoire du vin en mouvement. Chaque coup de pédale ranime une mémoire paysanne, chaque montée récompense d’un panorama qui traverse le temps. Le voyage cycliste, plus qu’un parcours, est une aventure discrète, où la fatigue même s’aromatise de terroir.

Il restera, une fois la selle reposée et le casque rangé, dans la bouche ce goût d’herbe sèche, de moisson et de raisins mûrs. Les meilleures pistes cyclables de Bourgogne sont celles où l’on prend le temps de s’arrêter, d’écouter, de goûter – celles où la route donne rendez-vous au vin.

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